Aimé Mpane, 'J'ai oublié de rêver', Musée Ianchelevici

Qu'est-ce que la paix? s'interroge l'artiste congolais Aimé Mpane dans une installation du même nom (What's Peace?, 2015) à découvrir dans l'exposition que lui consacre le Musée Ianchelevici de La Louvière (MiLL).

Présentée pour la première fois en Belgique, l’installation s’étend sur plusieurs mètres et traduit en "métaphores" visuelles des synonymes du mot "paix". Accrochée à l'horizontale le long d'un mur, elle se compose d'une vingtaine d'objets et de petits personnages en bois sculpté en transparence. Ces mini-sculptures sont placées sur des socles de couleurs différentes dont la tranche est garnie d'une légende explicative. Chacune d'entre elles peut se comprendre de façon isolée mais on peut aussi les faire dialoguer les unes avec les autres. À titre d'exemple, la bouche du pistolet qui représente le "silence" aspire le doigt pointé de l'"armistice" tandis que la "coopération" est symbolisée par deux figurines qui se font face certes, mais qui sont loin d’échanger sur un pied d’égalité…

Aimé Mpane, What's peace?, détail, 2015. Sculptures, acrylique, techniques mixtes, dimensions variables. J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, vue d'exposition. Image courtesy: MiLL

Aimé Mpane, What's peace?, détail, 2015. Sculptures, acrylique, techniques mixtes, dimensions variables. J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, vue d'exposition. Image courtesy: MiLL

Aimé Mpane, What's peace?, détail, 2015. Sculptures, acrylique, techniques mixtes, dimensions variables. J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, vue d'exposition.

Aimé Mpane, What's peace?, détail, 2015. Sculptures, acrylique, techniques mixtes, dimensions variables. J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, vue d'exposition.

En détournant le signifiant pacifique de certains mots, le plasticien démontre si besoin est que, dans bien des pays et indiscutablement au Congo (RDC) dont il est originaire, les injustices institutionnelles et les inégalités structurelles rendent cet objectif universel difficile à atteindre… L'exposition du MiLL s'intitule, J'ai oublié de rêver, et elle permet à Aimé Mpane d'illustrer, avec force et humanisme, son désenchantement face à des problématiques qui semblent aujourd'hui impossibles à résoudre.

Le travail d’Aimé Mpane révèle les conséquences du colonialisme et de la mondialisation tant sur l'identité individuelle que sur l'identité collective. Né en 1968 à Kinshasa au sein d’une famille d’ébénistes, le bois est son matériau artistique de prédilection. Il le sculpte avec une herminette et, à l'instar du sculpteur belge d'origine roumaine Idel Ianchelevici (1909-1994), emploie le procédé de la taille directe c'est-à-dire qu'il travaille sans croquis préalable et "dessine" ses œuvres en évidant progressivement le matériau. Formé à la peinture et à la sculpture à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa et à L’Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels de La Cambre à Bruxelles, il partage son temps entre ces deux capitales et sa pratique se nourrit des allers-retours entre son Afrique natale et son Europe d'adoption.

Les "sculptures sur toile" gravées sur des plaques de contreplaqué interpellent le spectateur par leur réalisme et par la charge émotionnelle qu'elles dégagent. Reproduits à échelle humaine de façon quasi-picturale, ces bas-reliefs sont empreints d’une individualité saisissante. On ne peut s'empêcher de penser aux masques africains (certains des portraits sont d'ailleurs des masques aplatis) mais la simplicité apparente de leur facture combinée à la vivacité de la palette rappelle aussi le néo-primitivisme. La couleur du bois se substitue à celle de la peau et seuls les vêtements et les fonds aux couleurs vives sont retravaillés à la peinture acrylique. En grattant progressivement les couches de panneaux de triplex, Aimé Mpane fait surgir en creux les visages qu'il topographie. Parfois, son herminette s'emballe et le vide créé par la violence du geste renvoie à la violence subie par les sujets représentés… Les visages qu'il offre à notre regard ont souvent des traits enfantins comme pour rappeler au visiteur qu'en temps de guerre, les enfants sont les premiers sacrifiés.

Dans ce même ordre d'idées, deux sculptures/installations (Hommage à Verner, 2017 et Don't Touch Me, 2010) sont réalisées au moyen d'allumettes. L'allumette lui permet de jouer sur l'ombre et la lumière. A la fois inflammable et fragile, elle lui donne la possibilité de souligner la vulnérabilité particulière et l'insécurité permanente des enfants en situation de conflits armés... Un peu plus loin dans le parcours, il redessine le visage d'un enfant à partir d'une multitude de morceaux de bois fixés ensuite sur un filet de pêche et évoque peut-être une innocence trop rapidement perdue (Avenir, 2013).

Dans une œuvre qui parle d'elle-même, il dénonce le sacrifice des populations qui sont en première ligne des guerres à l'Est du Congo et rappelle aussi en seconde lecture la manne financière que ces conflits génèrent...

Aimé Mpane, Ituri et Kivu, 2017. Panneaux multiplex et acrylique. J'ai oublié de rêver, vue d'exposition, MiLL - Musée Ianchelevici

Aimé Mpane, Ituri et Kivu, 2017. Panneaux multiplex et acrylique. J'ai oublié de rêver, vue d'exposition, MiLL - Musée Ianchelevici



L'impact dévastateur du système économique mondial sur certaines régions du monde est mis en lumière dans l’impressionnante installation Itoom contemporain, 2016, où Aimé Mpane allie objets divinatoires traditionnels et références contemporaines.

Au premier plan: Aimé Mpane, Crash, 2013, installation, sculpture et mural en bois et au second plan: Aimé Mpane, Itoom contemporain, 2016, installation, sculptures en bois, fils de laine, lignites. J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, vue d'exposition.

Au premier plan: Aimé Mpane, Crash, 2013, installation, sculpture et mural en bois et au second plan: Aimé Mpane, Itoom contemporain, 2016, installation, sculptures en bois, fils de laine, lignites. J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, vue d'exposition.

Mon attention a également été retenue par une installation intitulée Yellow Flowers, 2016 qui reprend le drapeau de l’Europe et substitue les douze étoiles qui le constituent par des fleurs. Aimé Mpane détourne la locution idiomatique "ça roule" en plaçant au pied dudit drapeau des pneus carrés qui portent les inscriptions "Pacification", "Démocratie", "Traités" et "Justice" ... Il nous signifie par ce biais qu'on devrait plutôt remplacer le "ça roule" par l'expression "ça coince"...

Aimé Mpane, Yellow Flowers, 2016. Installation, sculptures en bois et acrylique. J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, vue d'exposition.

Aimé Mpane, Yellow Flowers, 2016. Installation, sculptures en bois et acrylique. J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, vue d'exposition.

Les œuvres d'Aimé Mpane incitent à la réflexion tant leurs "rêves d'humanité" se heurtent à la réalité brutale qu'elles racontent. Son univers est évocateur, à la fois poétique et fragile, viscéral et envoûtant. Comme le résume la curatrice Valérie Fromery dans le catalogue d’exposition: "depuis près de 20 ans, l’artiste dénonce les exactions et le mal-être du continent noir. Ses sculptures racontent le désarroi, la corruption, les génocides, des thèmes qui concernent bien sûr l’Afrique mais qui abordent plus largement les parts d’ombres et de lumière de notre condition humaine. (…) Sans se départir d’un profond optimisme et d’une foi inébranlable en l’humanité, Aimé Mpane aborde les sujets les plus graves en les dotant d’une charge symbolique énorme."

 

Aimé Mpane, J'ai oublié de rêver, MiLL - Musée Ianchelevici, 21 Place Communale, B-7100, La Louvière, Belgique. Jusqu'au 11 juin 2017.
 

'Le Musée Absent', WIELS

Le WIELS célèbre ses dix ans d’activité en nous proposant une exposition intitulée Le Musée absent: préfiguration d'un musée d'art contemporain pour la capitale de l'Europe. Une quarantaine d'artistes belges et internationaux, aux démarches aussi intéressantes que variées, sont exposés. Le parcours s'étend au-delà des confins du centre d'art contemporain et prend aussi ses quartiers dans les bâtiments voisins du BRASS et du Métropole qui faisaient autrefois partie intégrante de la brasserie Wielemans-Ceuppens.

Oscar Murillo, Human Resources, 2016. Variable dimensions. Wood, fabric, papier mâché. Courtesy of the artist and David Zwirner, New York/London.

Oscar Murillo, Human Resources, 2016. Variable dimensions. Wood, fabric, papier mâché. Courtesy of the artist and David Zwirner, New York/London.

Bien que des départements d'art contemporain existent, tant aux Musées royaux des Beaux-Arts qu'au Musée d'Ixelles pour ne citer qu'eux, le WIELS pallie, depuis son inauguration en 2007, l'absence de "musée d'art contemporain" à Bruxelles. Le WIELS endosse en quelque sorte le rôle que devrait remplir le "Musée absent" et l'exposition éponyme que nous proposent les curateurs Dirk Snauwaert (directeur du WIELS), Zoë Gray, Frédérique Versaen, Caroline Dumalin et Charlotte Frilling, cartographie et préfigure la création prochaine d’une telle institution. Munis de ce carnet de route, les curateurs se sont attelés, tant dans l'accrochage que dans le parcours de l'exposition, à repenser le rôle du musée aujourd'hui et ont mis sur le tapis les sujets de discussions suivants: "quelles questions pressantes un musée devrait-il soumettre à l'attention du public? Quelles lacunes dans les collections muséales devraient être palliées? Quelles histoires nouvelles ou alternatives devraient être racontées? Quelles identités mériteraient d'être représentées, formées ou confirmées?" La scénographie, conçue par l'architecte Richard Venlet, cloisonne temporairement les espaces ouverts du centre d’art contemporain et, ce faisant, confère au lieu une configuration muséale. 

La visite s'articule autour de deux axes complémentaires. Au deuxième étage du WIELS, on découvre Le (Musée) Absent qui examine et comble les lacunes des collections d’art des musées belges. Le reste de l'exposition met au jour Le Musée (Absent) et propose une sélection de pratiques artistiques qui pourrait figurer au "menu" inaugural d’un futur musée d’art contemporain bruxellois… Les artistes retenus sont pour la plupart installés dans la région du Bénélux et les œuvres présentées sont accessibles et politiquement engagées. Elles posent des questions sociétales et mettent en lumière le rôle que l'art peut jouer dans notre compréhension du monde actuel.

Luc Tuymans, Doha II, III, 2016, huile sur toile. Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition. © Kristien Daem

Luc Tuymans, Doha II, III, 2016, huile sur toile. Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition. © Kristien Daem

L'exposition est vaste et afin de ne pas vous ôter le plaisir de la découverte, je me suis contentée ici de vous présenter quelques unes des œuvres qui y figurent.

 

Le (Musée) Absent

Dans la partie du WIELS consacrée au (Musée) Absent, la salle qui a le plus retenu mon attention est celle qui explore le passé colonial. La juxtaposition des travaux de l'artiste sud-africaine Marlene Dumas, du photographe et vidéaste congolais Sammy Baloji et du peintre belge Walter Swennen m'a semblé convaincante. The Widow (2013), le diptyque de Marlene Dumas, expose deux interprétations d'une photographie de Pauline Lumumba publiée dans le Time Magazine peu après le décès de son époux Patrice: si les deux toiles la représentent un bras croisé sur sa poitrine nue, entourée de deux hommes et d’une foule en arrière-plan, les couleurs, tonalités, rendus des personnages, "cadrages" et formats des tableaux diffèrent et invitent le spectateur à des lectures alternatives.

Marlene Dumas, The Widow, 2013. Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition.

Marlene Dumas, The Widow, 2013. Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition.

Sammy Baloji s'inspire lui aussi d'images d’archives dans les deux photomontages tirés de sa série Mémoire (2006) et il nous livre sa réflexion sur l'histoire de Lumumbashi, sa ville natale. We/They (2013) de Walter Swennen pose la question du rapport à l’autre: le peintre reproduit l’en-tête d’un carnet de bridge pour distinguer le "nous" du "eux" et interroge par ce biais la notion même d'altérité et l'arbitraire de telles distinctions…

Sammy Baloji, Untitled part of the series Memoire, 2006 et Walter Swenen, We/They, 2013. Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition. © Kristien Daem

Sammy Baloji, Untitled part of the series Memoire, 2006 et Walter Swenen, We/They, 2013. Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition. © Kristien Daem

Dans une autre salle, 1943 (2017), l'œuvre de Francis Alÿs questionne, sous forme de poème en prose, la position éthique de l'artiste. La trentaine d'artistes autour desquels s'articule le poème nous invite à méditer sur comment chacun d'eux a fait ou non acte de résistance au cours de l'année 1943 et sur les liens subtils entre création artistique et liberté d'expression en temps de guerre. Cette œuvre murale dialogue efficacement avec les tableaux du peintre juif allemand Felix Nussbaum (1904-1944) qu'elle côtoie. En 1943, comme on peut le lire dans le poème de Francis Alÿs, Felix Nussbaum "se cachait de ses voisins à Etterbeek" à Bruxelles (il sera dénoncé un an plus tard et déporté à Auschwitz où il fût exterminé…) et, contrairement à certains autres artistes cités, ses œuvres documentaient et dénonçaient l’inacceptable (il avait d’ailleurs insisté auprès de la personne à qui il confia ses toiles pour la postérité: “si je péris, ne laisse pas mourir mes tableaux. Montre-les aux gens !”). Ses peintures ont de ce fait une valeur de témoignage indéniable.

Felix Nussbaum, St. Cyprien (Gefangene in Saint-Cyprien), 1942, Francis Alys, 1943, 2017 et Luc Tuymans, Secrets, 1990. Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition. © Kristien Daem

Felix Nussbaum, St. Cyprien (Gefangene in Saint-Cyprien), 1942, Francis Alys, 1943, 2017 et Luc Tuymans, Secrets, 1990. Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition. © Kristien Daem

Felix Nussbaum, St. Cyprien (Gefangene in Saint-Cyprien), 1942

Felix Nussbaum, St. Cyprien (Gefangene in Saint-Cyprien), 1942

 

Le Musée (Absent)

La thématique de l’engagement des artistes dans la sphère politique et sociale est aussi abordée dans cette partie de l'exposition et j'en veux pour preuve, entre autres, le travail de l’artiste franco-turque Nil Yalter dont le corpus d’œuvres allie photographies, vidéos et dessins et relate avec poésie les conditions de vie d’immigrés turcs. Les clichés oscillent entre la sphère publique et la sphère intime et des affiches de son travail sont également placardées dans la rue à la sortie du WIELS, accompagnées du message : "c'est un dur métier que l’exil."

Nil Yalter, Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition.

Nil Yalter, Le Musée Absent, WIELS, vue d'exposition.

Nil Yalter, Turkish Immigrants #2. Three Girls, 1977–, dimensions variables, affiche. WIELS, Le Musée Absent, vue d'exposition.

Nil Yalter, Turkish Immigrants #2. Three Girls, 1977–, dimensions variables, affiche. WIELS, Le Musée Absent, vue d'exposition.

Dans l’installation ludique et immersive du colombien Oscar Murillo (Human Ressources, 2016), des personnages en papier mâché, assis sur des gradins, nous regardent et nous invitent à prendre place à leurs côtés. Le visiteur devient ainsi partie prenante de l'oeuvre.

Une impressionnante sculpture en terre craquelée de l’hollandais Mark Manders, exposée dans une des pièces du Métropole, clôture le parcours…

Mark Manders, Dry Clay Head 2015-2016 (installation in Métropole for The Absent Museum). © Kristien Daem

Mark Manders, Dry Clay Head 2015-2016 (installation in Métropole for The Absent Museum). © Kristien Daem

Le panorama de la création artistique actuelle que nous offre Le Musée Absent prouve, si besoin est, la valeur ajoutée que représenterait la création d'un musée d’art contemporain à Bruxelles… “Les musées sont des espaces où une société se raconte des histoires à elle-même,” note dans le catalogue Charles Esche, le directeur du Musée Van Abbe à Eindhoven. En attendant qu’un tel projet se concrétise, l’exposition imaginée par les curateurs du WIELS remplit cette fonction avec brio, et met en scène jusqu'au 13 août prochain des "histoires" qui reflètent la diversité et la pluralité de la capitale de l'Europe.

 

Le Musée Absent: Préfiguration d'un musée d'art contemporain pour la capitale de l'Europe, WIELS, Contemporary Art Center, Avenue Van Volxem 354, B-1190, Brussels, Belgium. Jusqu'au 13 Août 2017.

Jorge Méndez Blake, 'Apollinaire's Misspell and Other Calligrams', Galerie Meessen De Clercq

Dans l'exposition que lui consacre la galerie Meessen De Clercq, l'artiste mexicain Jorge Méndez Blake nous propose une réinterprétation visuelle et spatiale, sous la forme de dessins, de peintures et d'installations, des calligrammes du poète français Guillaume Apollinaire (1880-1918). Les œuvres conceptuelles présentées stimulent la réflexion sur le rapport entre les mots et leurs sens, sur les analogies entre littérature et architecture et sur les enjeux de la poésie.

Jorge Méndez Blake (vue d'exposition) Apollinaire's Misspell and Other Calligrams, 2017

Jorge Méndez Blake (vue d'exposition) Apollinaire's Misspell and Other Calligrams, 2017

En guise d'introduction, un grand dessin reproduit presque à l'identique la couverture de Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre 1913-1916, le recueil de poésie sur lequel s'appuie le plasticien. Un calligramme est un poème dont la disposition sur la page forme un dessin, une image en relation avec le contenu du texte. C’est à Guillaume Apollinaire que l’on doit ce terme, un néologisme formé par la combinaison des mots "calligraphie" et "idéogramme". En biffant la mention "1916" de la couverture originale et en la remplaçant par "2016", l'année d'exécution de son dessin, Jorge Méndez Blake se réapproprie l'œuvre du poète et nous invite à une "relecture" critique.

Les travaux exposés nous rappellent que la lecture est une pratique intime et subjective et que chaque lecteur interprète le texte et les mots selon la sensibilité qui lui est propre. Ainsi, sans doute intrigué par les références à sa terre natale, Jorge Méndez Blake s’est penché sur Lettre Océan, le calligramme qu’Apollinaire consacra à son frère installé à Mexico. Il y relève deux fautes d’orthographes commises en espagnol: Apollinaire omet le "h" de "chingada" et se trompe en écrivant "pendejo" avec un "c" au lieu d'un "j". Ces deux mots mal orthographiés sont des insultes idiomatiques couramment utilisées au Mexique. Le grand tableau vert souligne la faute et, en démultipliant le "h" manquant de "chingada", Jorge Méndez Blake accentue la perte de la sonorité chuintante que l'omission de cette lettre induit.

Jorge Méndez Blake, Apollinaire's Misspell I (Green), 2017, Acrylic on linen, 260 x 200 cm

Sur les deux murs opposés, il prolonge sa réflexion dans les "tableaux noirs" qui côtoient des œuvres typographiques... Ce n'est qu'en se rapprochant de ces tableaux monochromes que le visiteur parvient à distinguer l’empreinte quasi-imperceptible des lettres "c" et "j" du mot "pendejo".

Dans ses travaux typographiques, Jorge Méndez Blake isole certains mots utilisés par Apollinaire dans d’autres poèmes du recueil ("paix", "guerre", "Europe", "désir" etc.) et compose des calligrammes qu'il imprime sur différents types de papier. Il joue avec ces "mots-clefs", les oppose à leurs antonymes et crée ainsi de nouvelles pistes de lecture. À titre d'exemple, les lettres qui forment le mot "paix" sont insérées dans un paragraphe constitué par la répétition du mot "guerre"; le terme "enchanteur" se détache de la nébuleuse formée par les caractères g-u-e-r-r-e; et les mots "désir" et "guerre" se côtoient pour dessiner, selon les interprétations, une cheminée d'usine, une allumette embrasée, voire un drapeau flottant au vent...  Les deux murs que séparent l'entrée de la pièce et qui font face au tableau triangulaire proposent le positif et le négatif de ces deux lectures et, en choisissant d'imprimer certains mots en rouge d'un côté et en noir de l'autre côté du mur, l'artiste joue sur la signification symbolique de ces deux couleurs. Les caractères sont porteurs de messages et en optant pour l'une ou l'autre couleur, Jorge Méndez Blake attire notre attention sur l'instabilité du contexte géopolitique actuel... Si l'on se remémore que Guillaume Apollinaire composa ses calligrammes pendant la Première Guerre Mondiale, le pouvoir évocateur de ces interventions simples et ludiques n'en est que plus saillant...

Jorge Méndez Blake est architecte de formation et cela se devine dans sa façon d’appréhender la matérialité de l'écrit. Selon lui:  "l’écriture est en soi une sorte de construction et la lecture est un moyen de création." Sa démarche s’inscrit dans le sillage d’artistes tels que Marcel Broodthaers, Carl André et Joseph Kosuth. Dans son souci de donner une nouvelle forme au langage, Jorge Méndez Blake transforme la poésie concrète des calligrammes en structures architecturales. Ainsi, un diptyque de dessins convertit le tracé du poème Lettre Océan en plan urbanistique: les mots deviennent des "blocs" colorés, des "volumes" traduisant la mise en forme des vers…

 

Il pleut, un autre calligramme d'Apollinaire est également mis à l'honneur tout au long de l'exposition et les parapluies rouges et noirs (marqués des initiales du poète) qui sont nichés dans les coins des différentes salles servent de fil conducteur au parcours. Une sculpture minimaliste noire dialogue avec une gravure d'un couple qui se promène sous la pluie...

Jorge Méndez Blake (vue d'exposition) Apollinaire's Misspell and Other Calligrams, 2017

Jorge Méndez Blake (vue d'exposition) Apollinaire's Misspell and Other Calligrams, 2017

Dans la grande salle située en contrebas, Jorge Méndez Blake a non seulement reproduit à la peinture la "pluie de mots" du calligramme sur le fond rouge d'une toile (Il pleut fort, 2017) mais fait aussi pleuvoir au vinyle adhésif bleu sur les quatre murs des "mots en liberté". Dans cette installation intitulée It's Raining (An Anthology), 2017, il remplace les vers originaux d'Il Pleut par une myriade de titres d'autres poèmes évoquant la pluie. Les titres de ces poèmes et le nom de leurs auteurs ruissèlent sur les parois de l’espace et peinture et poésie se mélangent pour arriver à un art unique. Enfin, des lettres d'un jeu de Scrabble posées à même le sol et retournées sur leur verso (Word/Window II, 2017) dessinent discrètement le contour d’une fenêtre…

Je conclurai en citant Irina Bokova, la directrice générale de l'UNESCO, et dirai que cette exposition illustre bien que: "la poésie est une fenêtre sur l'époustouflante diversité de l'humanité".

 

Jorge Méndez Blake, Apollinaire's Misspell and Other Calligrams, Meessen De Clercq, 2A Rue de l'Abbaye, 1000 Bruxelles, Belgique. Jusqu'au 20 Mai 2017.

LaToya Ruby Frazier, 'Et des terrils un arbre s'élèvera', MAC's

Que sait-on de Latoya Ruby Frazier? Les plus avertis me diront qu'elle est la lauréate du prestigieux Genius Grant ("bourse des génies") de la Fondation MacArthur en 2015 et du prix de la Gordon Parks Foundation en 2016... Pour en savoir plus et découvrir le travail de la photographe et vidéaste afro-américaine, l'exposition Et des terrils un arbre s'élèvera s'impose. Une visite au Grand-Hornu permet non seulement de découvrir une partie du corpus de projets de l'artiste mais aussi de voir l’aboutissement du travail documentaire qu'elle a effectué dans le Borinage pendant sa résidence au MAC's (Musée des Arts Contemporains de la Fédération Wallonie-Bruxelles).

LaToya Ruby Frazier est née à Braddock, une banlieue ouvrière de Pittsburgh en Pennsylvanie, en 1982. Sa ville natale est le berceau de la première aciérie ouverte par l'industriel Andrew Carnegie (la Edgar Thomson Steel Works, 1872). Elle a grandi dans une famille ouvrière, à l'ombre de l'usine sidérurgique alors que la "guerre contre la drogue" (War on Drugs) de l'ère Reagan battait son plein dans les quartiers noirs de la ville. Comme en témoigne la "rétrospective" du MAC's, le lieu et le vécu de l'artiste inspirent son travail et ses thématiques. Ses photographies, vidéos et performances dénoncent les problèmes systémiques (politiques, économiques, sociaux, environnementaux) qui gangrènent nos sociétés post-industrielles et l'impact brutal qu'ils ont sur les communautés en première ligne.

LaToya Ruby Frazier, Un morceau de pyrite dans la main d’Ali, Hensies, Borinage, 13 décembre 2016, de la série Et des terrils un arbre s’élèvera, 2016-2017 © Collection MAC’s.

LaToya Ruby Frazier, Un morceau de pyrite dans la main d’Ali, Hensies, Borinage, 13 décembre 2016, de la série Et des terrils un arbre s’élèvera, 2016-2017 © Collection MAC’s.

Une installation de photographies imprimées sur toile denim (Pier 54 : Human Right to Passage (2014)) et la vidéo LaToya Ruby Frazier Takes on Levi’s (2011) ouvrent le parcours. Le projet Pier 54 permet à Frazier de souligner l’importance de perpétuer le souvenir des immigrants d’Ellis Island et la vidéo documente une performance qu'elle a réalisée en réponse à l'instrumentalisation de sa ville natale par la marque de jeans Levis en 2009. Ces œuvres militantes donnent le ton au reste de l’exposition et introduisent la démarche de cette artiste qui, à l'instar du photographe afro-américain Gordon Parks dont elle se revendique, se sert de son appareil photo comme d’une "arme contre la pauvreté, contre le racisme, contre toutes les injustices".

LaToya Ruby Frazier prend ses premières photographies à l’âge de seize ans et la deuxième salle nous permet de découvrir The Notion of Family (2001-2014), la série de clichés en noir et blanc qui documente douze années du quotidien de sa famille et met en lumière l'histoire jusque là passée sous silence de la communauté afro-américaine de cette ancienne ville industrielle. Ce projet de grande ampleur a été concrétisé en collaboration avec sa mère et, bien que les moyens pour le mener à terme aient été limités, le résultat est percutant et évocateur. Un matelas redressé contre le mur d’une chambre devient le fond d’un studio photo improvisé (Mom and Me, 2005), le rapport fusionnel mère/fille est exploré par le biais de la superposition de leurs deux visages (Momme, 2008) ou encore par un jeu de silhouettes (Momme Silhouettes, 2010).

L’artiste nous montre les effets de l’environnement sur leur santé, la maladie qui les ronge et les stigmates qu’elle laisse sur leurs corps dans les vidéos Detox (Braddock U.P.M.C.), 2011 et Self Portrait (United States Steel), 2010. La violence de son histoire familiale entrecroise celle plus large de la municipalité de Braddock et les portraits des membres de sa famille avoisinent les prises de vues qui figent le délabrement des paysages industriels minés par la misère sociale. En racontant l'intimité de trois générations de femmes (celle de sa grand-mère, de sa mère et la sienne), elle retrace l’histoire de Braddock, une ville jadis prospère de la "Rust Belt" (la "ceinture de la rouille") qui s'est progressivement dépeuplée, frappée de plein fouet par la désindustrialisation, le chômage et la pollution de l'environnement.

Dans Campaign for Braddock Hospital (Save Our Community Hospital) (2011), LaToya Ruby Frazier dénonce la fermeture de l’hôpital de Braddock et s’attaque au cynisme de la marque Levi’s qui a scenographié une série de clichés publicitaires dans sa ville. Elle surimpose une citation de Martin Luther King sur une image issue de la campagne Levi’s et nous invite à décoder à notre tour les messages véhiculés par les médias et à exercer notre esprit critique…

LaToya Ruby Frazier : Et des terrils un arbre s'élèvera - View of the show © MAC's © Photo: Ph. De Gobert

LaToya Ruby Frazier : Et des terrils un arbre s'élèvera - View of the show © MAC's © Photo: Ph. De Gobert

LaToya Ruby Frazier, Et des terrils un arbre s'élèvera - Vue de l'exposition

LaToya Ruby Frazier, Et des terrils un arbre s'élèvera - Vue de l'exposition

La dernière partie du parcours porte sur le projet que l’artiste a réalisé lors de ses trois semaines de résidence au MAC’s. Ce travail, intitulé Et des terrils un arbre s’élèvera, documente ses rencontres avec d’anciens mineurs et leurs familles et illustre, par le biais de vues aériennes, de clichés d’habitation ou de ruines industrielles, le déclin économique de la région. A l’instar du projet The Notion of Family, cette série fait émerger, à partir d’histoires individuelles, l’histoire collective du bassin minier. Les immigrés italiens venus travailler au pays des mines en quête d’une vie meilleure (et rejoints ensuite par d’autres vagues d’immigration) racontent leur vécu, celui de leurs parents, voire de leurs grand-parents et LaToya Ruby Frazier a mis un point d'honneur, et ce malgré le barrage de la langue, à patiemment retranscrire à la main leurs témoignages en dessous des images posées sur des supports. Les personnes qu’elle immortalise regardent droit dans la caméra et la complicité que l’artiste a réussi à tisser avec elles est palpable. Elle a travaillé en étroite collaboration avec Bruno Robbes, un artisan local, spécialiste de la photolithographie, et le rendu grisâtre des images qu’elle imprime sur nos rétines rappelle le voile laissé par la poussière de charbon… L’exposition de la série sur le site du Grand-Hornu, un ancien complexe industriel de charbonnages reconverti en musée d’art contemporain, ajoute une dimension symbolique aux témoignages recueillis.

LaToya Ruby Frazier, Et des terrils un arbre s'élèvera - Vue de l'exposition © MAC's © Photo: Ph. De Gobert

LaToya Ruby Frazier, Et des terrils un arbre s'élèvera - Vue de l'exposition © MAC's © Photo: Ph. De Gobert

LaToya Ruby Frazier, Flénu, Borinage, 16 octobre 2016 © LaToya Ruby Frazier

LaToya Ruby Frazier, Flénu, Borinage, 16 octobre 2016 © LaToya Ruby Frazier

L’artiste résume bien sa démarche lorsqu’elle dit: "afin de mettre en évidence les préjugés et les angles morts qui persistent au sein de notre culture et de notre société, nous devons inscrire les reportages dans la durée. C'est un problème racial et de classe qui nous affecte tous. Ce n’est pas un problème noir, c’est un problème américain, un problème global. Braddock est partout."

Par ses photographies, ses vidéos et ses performances, Latoya Ruby Frazier amplifie les récits marginalisés des communautés sur lesquelles elle se penche et leur rend hommage en écrivant leur histoire "de l'intérieur". Ce travail sur la mémoire est non seulement pertinent mais aussi intéressant et les images engagées et militantes ont le mérite de nous faire entendre des voix trop souvent oubliées.

 

Et des terrils un arbre s'élèvera, LaToya Ruby Frazier, MAC's (Musée des Arts Contemporains de la Fédération Wallonie-Bruxelles - Site du Grand-Hornu), Rue Sainte-Louise 82, 7301 Boussu, Belgique. Jusqu'au 21 Mai 2017.