'Inca Dress Code', Musée Art & Histoire

Le Musée Art et Histoire a choisi de raconter le Pérou des incas à travers les textiles et les parures. Intitulée Inca Dress Code, l’exposition braque les projecteurs sur le rôle primordial du tissage en tant que forme d’expression et de langage dans les civilisations andines et met en exergue les multiples fonctions du vêtement au Pérou à l’ère précolombienne.

La visite nous propulse quelques millénaires en arrière. Il convient de rappeler que chez les incas, la valeur de l’or et de l’argent est symbolique. Pour eux, ce sont les tissus qui constituent les biens les plus précieux. Les étoffes exposées sont d’un raffinement époustouflant. La finesse des broderies et la palette de couleurs des teintures sont amplement documentées tout au long du circuit.

La plupart des objets présentés ont été exhumés lors de fouilles archéologiques conduites dans des tombes, des vestiges de cités ou des temples. L’aridité des conditions climatiques du désert côtier où ils ont été trouvés contribue à expliquer pourquoi les textiles sont dans un état de conservation presque parfait.  

Inca Dress Code , Musée Art & Histoire, vue d’exposition

Inca Dress Code, Musée Art & Histoire, vue d’exposition

Une salle en début d’exposition revient sur les rites funéraires des peuples précolombiens. La sépulture est l’ultime demeure du défunt et les textiles et les parures qui l’accompagnent nous renseignent sur son statut social. Les objets les plus anciens qui figurent dans Inca Dress Code sont attribués à la civilisation pré-incaïque Chavín (~1800-300 avant notre ère). Céramiques, poteries, plumasseries et orfèvreries étayent le parcours composé de près de 200 objets, issus des collections du Musée Art et Histoire et de celles du Linden-Museum de Stuttgart, du MAS d’Anvers, du Musée du quai Branly de Paris ainsi que de collections privées.

Organisée de façon chronologique, la visite lève le voile sur les civilisations Paracas, Nazca, Huari, Moche, Tiahuanaco et Chimú et se termine sur le règne de l’empire inca dont elle évoque à la fois l’essor et le déclin précipité par Francisco Pizarro et les conquistadors espagnols.

Le portrait d’Atahualpa, le dernier empereur, nous accueille d’entrée de jeu. Sont ensuite présentées deux amphores Mochica en terre cuite (100-600 de notre ère). L’une représente un homme paré de boucles d’oreilles et vêtu d’un poncho tandis que l’autre est à l’effigie d’un prisonnier nu, une corde nouée autour du cou. Chez les peuples précolombiens, l’absence de vêtements symbolise la déchéance et l’humiliation. En effet, “le textile avait un statut particulier car il était considéré comme un bien extrêmement précieux: il servait non seulement à se vêtir, mais était aussi symbole de pouvoir et d’identité et pouvait servir comme offrande ou bien d’échange."

La matière première, indispensable à la fabrication des vêtements, provient des lamas, des alpagas et des vigognes. Chaque camélidé peut fournir jusqu'à 3kg de laine et les animaux sont contextualisés de façon didactique dans un diorama. Sont également décrites les nombreuses plantes qui serviront à la coloration de la laine ainsi que les différents types de métiers à tisser.

La présentation de linceuls, de ponchos, de couvre-chefs, de ceintures, de sac de coca, de "quipus" (assemblages de cordelettes nouées qui permettaient aux incas de tenir les comptes et de recenser la population) et autres textiles aux côtés de céramiques dans des vitrines ad hoc permet de comprendre l’influence iconographique des textiles sur d’autres formes artistiques.

Les maillages et les motifs géométriques des tissus précolombiens ont constitué et constituent encore une source d’inspiration pour nombre d’artistes. Je me contenterai ici de citer l’américaine Anni Albers (à qui la Tate Modern de Londres consacre une rétrospective), de la colombienne Olga di Amaral (que La Patinoire Royale - Galerie Valérie Bach a mis à l’honneur cette année) ou encore de la chilienne Cecilia Vicuña, dont les "quipus" géants figuraient à la dernière Documenta de Kassel.

La scénographie sombre (pour préserver au mieux les fibres fragiles des textiles) baigne Inca Dress Code dans une atmosphère mystérieuse qui fait écho aux énigmes qui se cachent derrière les objets de ces civilisations disparues. 

L’exposition est éblouissante tant au sens propre qu’au sens figuré. Toutefois, je me dois de mentionner la surprise de croiser, en toute fin de parcours, des femmes indigènes exhibées en tenue traditionnelle devant leurs métiers à tisser... Je conçois que l’installation de tisserandes permette à certains visiteurs de comprendre comment se perpétue aujourd’hui le savoir-faire ancestral mais je ne puis me défaire du malaise que cela a suscité en moi. La mise en scène de personnes dans un cadre muséal reste à mon sens problématique... A vous de juger... 

 

INCA Dress Code: Textiles et parures des Andes, Musée Art & Histoire, Parc du Cinquantenaire 10, 1000 Bruxelles, Belgique. Jusqu’au 24 mars 2019.

Copyright © 2018, Zoé Schreiber 

Leonard Freed, 'Worldview: Photographing the World Disorder', Musée Juif de Belgique

Worldview: Photographing the World Disorder,  vue d’exposition, Musée juif de Belgique. Image courtesy: Musée juif de Belgique

Worldview: Photographing the World Disorder, vue d’exposition, Musée juif de Belgique. Image courtesy: Musée juif de Belgique

La rétrospective foisonnante que le Musée juif de Belgique consacre au photographe américain Leonard Freed (1929-2006) résulte d'un partenariat avec le Musée de L’Elysée (Lausanne) et l'Agence Magnum. Intitulée Worldview: Photographing the World Disorder, elle retrace, de façon chronologique, comment Leonard Freed s’est évertué à photographier tout au long de sa carrière "le désordre du monde" et à traduire en images sa perception de la société.

Les plus de 150 tirages, les planches contacts et les deux films d'une dizaine de minutes figurant dans l’exposition permettent au visiteur de s’imprégner de l’univers visuel du photojournaliste et de revenir sur quelques unes des périodes charnières de l'histoire politique et sociale de la seconde moitié du 20ème siècle.

Photographe humaniste et engagé, Leonard Freed s'inscrit dans la tradition du photoreportage d’auteur en noir et blanc. Il appartient à la deuxième génération de la prestigieuse agence photographique Magnum dont il devient membre à part entière en 1972. Sa “patte” n’est pas immédiatement reconnaissable mais ce qui se dégage de ses clichés c’est son empathie avec celles et ceux qui luttent pour leur dignité.

Né à Brooklyn dans une famille modeste d’immigrés juifs originaires d’Europe de l’Est, Leonard Freed aspire d’abord à devenir artiste peintre. Féru de voyages, il sillonne l’Europe et l’Afrique du Nord au début des années 50. À l'instar d'autres photographes de sa génération, la découverte du travail d’Henri Cartier-Bresson l’amène à changer de vocation et à choisir la photographie comme médium. Il fait ses premières armes à New York auprès d’Alexey Brodovitch, le directeur artistique du magazine de mode Harper's Bazaar. En 1958, il s’installe à Amsterdam et rencontre à Rome peu de temps après, son épouse Brigitte Klück qui deviendra son indispensable collaboratrice. Ils travailleront en tandem tout au long de sa carrière: il photographie et elle tire et développe les photos, répertorie les négatifs et retranscrit les légendes qui accompagnent les images.

Rome, Italy. 1958. copyright Leonard Freed & Magnum Photos

Rome, Italy. 1958. copyright Leonard Freed & Magnum Photos

Déterminé et insatiable, Leonard Freed va parcourir le monde à la recherche de ses racines et de notre humanité commune. Il se plaisait à dire qu’“en fin de compte, la photographie révèle qui vous êtes. C’est la recherche de la vérité par rapport à vous-même. Et la recherche de la vérité devient une habitude.” Pour mener à bien la mission qu’il s’est donnée, il braque son objectif sur les communautés juives hassidiques du Vieux Continent et du Nouveau Monde, documente la lutte pour les droits civiques des noirs américains, la tragédie du bois du Cazier en 1956, les scènes de rue, la vie de bureau, la violence, le quotidien de commissariats de police new-yorkais mais couvre aussi la Guerre des Six Jours en 1967 et celle de Kippour en 1973, la révolution roumaine en 1989... Ses “instants décisifs”, tout en nuances et en retenue, ont fait la une de nombreux journaux et magazines tels Life, Die Zeit, Libération ou Paris-Match pour ne citer qu’eux. 

Ses premières séries photographiques capturent l'agitation urbaine de New York et plus précisément celle du quartier de Little Italy. Son identité juive est un sujet qu’il explorera tout au long de sa vie et l'exposition s'ouvre sur une série de clichés de juifs orthodoxes à Brooklyn. Ce sont néanmoins les photographies qui témoignent du mouvement de lutte pour les droits civiques en 1963 qui vont propulser sa carrière. À l'instar du photographe noir américain Gordon Parks qui disait avoir "compris qu'un appareil photo pouvait être une arme contre la pauvreté, contre le racisme, contre toutes les injustices", il ouvre le diaphragme de son appareil photo sur la vie de la communauté noire et tente de capturer les expériences personnelles de chacun. De New-York à Washington, de Washington aux régions plus reculées du Sud des Etats-Unis, il documente ce qu'il voit et montre comment la ségrégation raciale impacte ses congénères qu'il individualise et qu'il photographie dans toute leur humanité. 

Une photo en particulier a retenu mon attention... Celle d’un soldat afro-américain anonyme qui se tient debout en lisière du secteur américain à Berlin ouest en 1962. Cette image emblématique révèle la contradiction inhérente de la société américaine d’après-guerre: le soldat est installé en avant-poste de la guerre froide menée par son pays mais n’est pas reconnu comme citoyen à part entière chez lui. La plupart des sujets sur lesquels Leonard Freed braquera son objectif découlent de cette image originelle.

West Berlin, Germany. 1962. © Leonard Freed/Magnum Photos

West Berlin, Germany. 1962. © Leonard Freed/Magnum Photos

Le travail de Leonard Freed, qui s’est toute sa vie engagé pour la défense des libertés et la lutte contre les inégalités, reste encore aujourd’hui d’actualité et continue d’imposer le respect.

Leonard Freed, Worldview: Photographing the World Disorder, Musée Juif de Belgique, 21 rue des Minimes, B-1000 Bruxelles, Belgique. Jusqu’au 17 mars 2019.

Copyright © 2018, Zoé Schreiber 

Alice Neel, 'Alice Neel in New Jersey and Vermont', Galerie Xavier Hufkens

Les plaques minéralogiques américaines varient d’un état à l’autre et mettent en avant les caractéristiques de chacun des états qu’elles représentent. Celles du Vermont vantent le "Green Mountain State". Réputé pour sa nature verdoyante et ses montagnes vertes, c’est dans cet état, situé au nord-est des Etats-Unis, à quelques heures de route de New York où elle résidait, que la peintre américaine Alice Neel (1900-1984) allait se ressourcer.

L’exposition que lui consacre la galerie Xavier Hufkens s’intitule Alice Neel in New Jersey and Vermont et regroupe des tableaux peints loin de la frénésie de "la ville qui ne dort jamais". Si l’exposition reçoit en ses murs les membres de la famille de l’artiste et quelques uns de ses proches, elle nous donne aussi à voir un pan méconnu de son œuvre: ses paysages bucoliques et champêtres et ses natures mortes.

Alice Neel in New Jersey and Vermont,  vue d’exposition, Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: galerie Xavier Hufkens

Alice Neel in New Jersey and Vermont, vue d’exposition, Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: galerie Xavier Hufkens

Alice Neel est incontestablement l’une des portraitistes majeures de son temps. Au cours de ses soixante ans de carrière, elle se consacre à l'art du portrait et choisit de raconter le monde dans lequel elle vit et d’explorer, à la manière de Balzac, "la comédie humaine" au moment où la scène artistique new-yorkaise est dominée par l’abstraction. Ses portraits combinent expressionnisme et réalisme et sont aux antipodes de l’expressionnisme abstrait, du minimalisme et du conceptualisme qui règnent en maîtres à l’époque.

Elle peint le quotidien, les "vrais gens". Les regards, les imperfections du corps, les poses racontent un instant, une rencontre, une vie. Rarement sereins, ses portraits sont toujours mémorables. Marginalisée (et desservie par ses problèmes psychiatriques et ses accointances communistes) voire ignorée de son vivant, Alice Neel crée dans l’ombre de ses homologues masculins et, à l’instar de nombreuses femmes artistes de sa génération, peine à trouver sa place sur la scène artistique. La reconnaissance sonne à sa porte tardivement. En 1974, c’est la consécration: le prestigieux Whitney Museum of American Art lui accorde la toute première rétrospective offerte à une artiste femme. Bien qu’encensée par la critique à la fin de sa vie, le succès de celle que l’on considère aujourd’hui comme l’une des chroniqueuses de l’évolution de la société américaine du 20ème siècle, est essentiellement posthume.

Alice Neel in New Jersey and Vermont , Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: Galerie Xavier Hufkens

Alice Neel in New Jersey and Vermont, Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: Galerie Xavier Hufkens

Anonymes, émigrés, cubains, portoricains, intellectuels, artistes, amis, amants.... se succèdent dans son atelier. Ses rencontres font partie intégrante de son art. L’exposition que nous propose la galerie Xavier Hufkens a été conçue en collaboration avec Jeremy Lewison, le conseiller auprès de la succession d’Alice Neel (The Estate of Alice Neel), et met en avant des œuvres plus confidentielles. Contrairement aux tableaux peints dans son studio new-yorkais, les tableaux du New Jersey et du Vermont sont souvent peints en plein air et la couleur verte sert de fil rouge à l’accrochage.

Une de ses belles-filles, flanquée de ses deux nourrissons, nous accueille... Les mêmes jumelles, croquées sur le vif quelques années plus tard, nous observent. Dans la salle suivante, c’est son autre belle-fille, et sa petite-fille qui entrent dans notre ligne de mire.

Du bout de son pinceau, Alice Neel ébauche ses toiles par un dessin au contour. Elle définit, délimite et trace la silhouette de ses modèles avant d’en peaufiner le portrait par touches de couleurs rapides et presqu’instinctives. Ses tableaux subliment l’interaction émotionnelle qu’elle tisse avec le sujet qui la regarde droit dans les yeux et nous interpelle. Certaines des œuvres paraissent inachevées, comme si Alice Neel donnait au visiteur le loisir de "compléter" à sa guise les parties de la toile laissées vierges.

Alice Neel in “Untitled” by Hartley Neel (Source: Nowness)

Les portraits de ses fils, Hartley et Richard Neel, se font face. Le premier enfourche sa motocyclette et semble prêt à s’aventurer en dehors du cadre de la toile tandis que le second, drapé dans une serviette de bain, semble vouloir reculer vers l’arrière-plan du tableau. L’envie nous prend de lire les deux œuvres comme un document psychologique...

Alice Neel in New Jersey and Vermont , Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: Galerie Xavier Hufkens

Alice Neel in New Jersey and Vermont, Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: Galerie Xavier Hufkens

Si les natures mortes et les paysages sont intéressants et chargés eux aussi d'émotion, on ne peut s’empêcher de penser que c’est dans la pratique du portrait que cette artiste hors-pair excellait.

Alice Neel in New Jersey and Vermont permet de se (re)familiariser avec la démarche de cette artiste qui, contre vents et marées, n’a eu de cesse de représenter les différentes facettes de notre humanité commune.


Alice Neel, ‘Alice Neel in New Jersey and Vermont’, Galerie Xavier Hufkens, 6 rue Saint-Georges, B-1050, Bruxelles, Belgique. Jusqu’au 8 décembre 2018.

Copyright © 2018, Zoé Schreiber