'Claude Samuel Zanele', FoMU Anvers

Le FoMU (Fotomuseum Antwerpen) accueille trois photographes de générations et d’horizons différents - la française Claude Cahun (1894-1954), le camerouno-nigérian Samuel Fosso (1962-) et la sud-africaine Zanele Muholi (1972-) - et nous invite à aller à la rencontre de leurs démarches respectives.

Intitulée Claude Samuel Zanele et organisée en collaboration avec le centre d’art londonien Autograph, l'exposition confronte le travail de ces trois grands noms de la photographie dont le dénominateur commun est la pratique de l'autoportrait. En les exposant tour à tour au fil des salles, le FoMu propose une réflexion sur les liens entre subjectivité et construction de l’identité sociale, sexuelle ou raciale et incite le spectateur à s’interroger sur les questions que soulèvent les autoportraits présentés.

Au confluent de l'intime et de l'universel, de l'introspection et du désir de s'adresser à tout un chacun, l’autoportrait (ou auto-figuration) décrit le processus par lequel l’artiste devient son propre modèle. Genre artistique à part entière, l’autoportrait a d’abord été l’apanage de la peinture. Il s’est toutefois imposé dans la photographie dès l’invention du médium. Le premier portrait photographique est d’ailleurs un autoportrait (Robert Cornelius, circa. 1839) et, très tôt, les photographes vont manipuler le cadrage, l’éclairage et le point de vue afin de façonner voire scénariser l’image qu’ils souhaitent renvoyer d’eux-mêmes (Hippolyte Bayard, Autoportrait en noyé, 1840).



Qui dit autoportrait ne dit pas nécessairement démarche autobiographique. Théâtre de l'interaction entre la perception de soi et l’altérité, si l’autoportrait permet aux artistes de saisir leur propre image, il leur permet aussi de se glisser dans la peau d’un autre ou de se réinventer. Les œuvres présentées dans l’exposition oscillent entre ces différentes stratégies de représentation. Le “je” de Claude Cahun, Samuel Fosso et Zanele Muholi rime avec “jeu”: les artistes exposés se déguisent et revêtent des apparences multiples tout en exprimant ce faisant quelque chose de leur personnalité propre.



Claude, Samuel, Zanele , vue d’exposition, FoMu Anvers. Jusqu’au 10 février 2019. Commissaires d'exposition: Rein Deslé, Joachim Naudts en Renée Mussai (Autograph London)

Claude, Samuel, Zanele, vue d’exposition, FoMu Anvers. Jusqu’au 10 février 2019.
Commissaires d'exposition: Rein Deslé, Joachim Naudts en Renée Mussai (Autograph London)

Dans ses autoportraits monochromes de petit format, Claude Cahun née Lucy Schwob, se sert de sa propre image pour bousculer les préjugés liés à l’identité sexuelle. Le corpus de ses œuvres, accroché au cœur de l’exposition, montre comment elle a utilisé en précurseur l’auto-figuration pour remettre en question le concept de genre. Artiste et écrivaine d’avant-garde proche des surréalistes, elle a un goût prononcé pour la performance et le travestissement. Androgyne, elle écrira que "neutre est le seul genre qui me convienne toujours" et pose devant son objectif habillée en femme ou en homme, cheveux longs ou rasés. Elle se photographie seule ou aux côtés de sa compagne et belle-sœur Suzanne Malherbe dite Marcel Moore. Sa démarche s’apparente à une recherche de soi et, par le biais de jeux de masques, de symétries, de miroirs et de déguisements, elle se dévoile dans sa dualité. “Sous ce masque, un autre masque. Je n’en finirai pas de soulever tous ces visages” écrira-elle encore. Longtemps oubliée, son œuvre refait surface dans les années 80-90 dans le cadre de la critique féministe et des gender studies nord-américaines et influence d’autres artistes photographes comme Cindy Sherman et Gillian Wearing. 

L’acte de braquer un appareil photo sur soi apparaît comme une évidence au jeune Samuel Fosso et ce sont ses clichés en noir et blanc des années 70-80 qui nous accueillent dans la partie du parcours qui lui est consacrée. Il ouvre son premier studio photo à l’âge de treize ans à Bangui en République centrafricaine. Il passe ses journées à photographier ses clients et, après les heures d’ouverture de son studio, achève les rouleaux de pellicules inutilisés en prenant la pose devant l’objectif. Il se met en scène et endosse autant de rôles que lui permet la panoplie de tenues et d’accessoires qu’il revêt. Destinés à être envoyés à sa grand-mère au Nigeria, ses autoportraits rappellent l’esthétique de “la photographie de studio” de ses aînés, les maliens Seydou Keïta (1921-2001) et Malick Sidibé (1936-2016). Ses clichés ne seront découverts par le public qu’en 1994 à l’occasion de la première Biennale de Bamako. Fort de son succès, Samuel Fosso élargit son propos et utilise l’autoportrait pour rendre hommage à un être qui lui était cher (Mémoire d’un ami, 2000) ou pour raconter des pans de l’histoire du continent africain. Dans sa série emblématique intitulée African Spirits (2008), il réinterprète les portraits iconiques des "figures" des indépendances africaines et du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Samuel Fosso leur rend hommage et, tel un caméléon, l’homme aux multiples visages se transforme en Malcolm X, Patrice Lumumba, Angela Davis, Nelson Mandela, Aimé Césaire ou Muhammad Ali pour ne citer qu’eux. Plus tard, il traduira l’influence économique et politique de la Chine en Afrique en se déguisant en Mao Zedong dans The Emperor of Africa (2013). Le format de ses tirages plus récents est monumental et, bien qu’il demeure reconnaissable, la ressemblance entre Samuel Fosso et celles des personnalités publiques qu’il interprète est saisissante.

Connue pour son travail d’archive photographique de la communauté LGBTI d’Afrique du Sud (Faces and Phases), l’"activiste visuelle" Zanele Muholi conçoit quant à elle l'autoportrait comme un outil militant. Les clichés qui composent la série Somnyama Ngonyama ("Louée soit la lionne noire" en zoulouont été réalisés au cours de ses déplacements en Amérique, en Afrique et en Europe. Zanele Muholi part du particulier (affirmation de soi et de son vécu en tant que femme lesbienne et noire) pour évoquer tant l’histoire de son pays natal que pour questionner la représentation du corps noir dans l’histoire de la photographie. En effet, si dans la série Faces and Phases elle dénonçait et levait le voile sur les violences homophobes subies par sa communauté (le viol correctif notamment), avec Somnyama Ngonyama, Zanele Muholi s’est, pour la citer, "embarquée dans un voyage déroutant d’autodéfinition, repensant la culture du selfie, de l’autoreprésentation et de l’auto-expression”. La série est encore inachevée et Zanele Muholi a pour ambition de réaliser 365 autoportraits pour symboliser les 365 jours que compte une année. La photographe se met en scène parée de différents accessoires et objets de récupération. Elle apparaît tour à tour couronnée d’un "diadème" de pinces à linge ou auréolée d’un tuyau. Les cadrages sont tantôt resserrés sur son visage ou enveloppent sa silhouette toute entière. Les images en noir et blanc sont volontairement très contrastées et mettent en avant sa “négritude”. Le blanc de ses yeux se détache des compositions et son regard, souvent frontal et perçant, nous interpelle.

Au terme du parcours, le visiteur ne peut que se rendre à l’évidence: si la pratique de l’autoportrait permet à Claude Cahun, Samuel Fosso et Zanele Muholi de se mettre en scène, de s’effacer, de se reconstruire et de se présenter à nous comme autre, elle leur permet aussi d’explorer les différentes facettes de leur identité et de tromper nos habitudes de lecture... Je conclurai en citant Rein Deslé, l’une des co-curatrices de l’exposition Claude Samuel Zanele: "A mille lieues de l’introspection, chaque image sélectionnée cache une intention, dit quelque chose de notre monde."

Claude, Samuel, Zanele, FoMU Antwerpen, Waalsekaai 47, 2000 Anvers, Belgique. Jusqu’au 10 février 2019.

Copyright © 2019, Zoé Schreiber