Prune Nourry, 'Contemporary Archeology', Galerie Daniel Templon

Contemporary Archeology, l'exposition de Prune Nourry à la Galerie Daniel Templon, nous transporte sur un site de fouilles archéologiques.

La visite est immersive: le sol de l'espace d'exposition est recouvert de terre noire et le "parcours" est balisé de planches en bois. La scénographie du lieu est reconnaissable dans la mesure où les sculptures, photographies et projections rappellent la découverte de l'armée de 8000 soldats en terre cuite de l'empereur de Chine Qin à X'ian en 1974.

Contemporary Archeology, Prune Nourry, vue de l'exposition, image courtesy Galerie Daniel Templon

Contemporary Archeology, Prune Nourry, vue de l'exposition, image courtesy Galerie Daniel Templon

La plasticienne française s'est réapproprié une des découvertes archéologiques majeures du vingtième siècle et a crée sa Contemporary Archeology pour attirer notre attention sur des problématiques actuelles. En effet, par le biais de son armée de fillettes en terre cuite, les Terracotta Daughters, Prune Nourry dénonce le déficit croissant de femmes en Chine, conséquence directe de la politique controversée de l'enfant unique en vigueur de 1979 à 2015.

Les Terracotta Daughters ont vu le jour en 2013 et ont été conçues en l'honneur, pour reprendre l'expression de l'économiste indien Amartya Sen, des "femmes manquantes" victimes de la sélection pré-natale du sexe des nouveaux-nés.  À l'origine du projet, la rencontre de huit fillettes orphelines âgées de 10 à 13 ans que Prune Nourry décide de photographier, de sculpter et de reproduire, en collaboration avec des artisans locaux, en 108 exemplaires. En Chine, le chiffre 8 est porteur de bons présages et exprime la totalité de l'univers. Le choix de répliquer les huit fillettes initiales en 108 permutations toutes différentes les unes des autres n'est pas aléatoire et s'inspire d'un récit traditionnel chinois, Au bord de l'eau de Si Nai'an, qui décrit une armée de 108 combattants. Le travail de Prune Nourry n'est pas à but lucratif dans la mesure où son armée de fillettes en terre cuite n'est pas à vendre. Pour financer son projet, elle a coulé le moule des huit fillettes en bronze. Ce sont ces bronzes qui sont mis en vente et qui lui permettent non seulement de mener à bien son entreprise mais aussi de financer, par le biais d'une asbl, l'éducation des huit orphelines. De 2013 à 2015, les Terracota Daughters ont voyagé dans le monde avant d'être enfouies en 2015, comme l'armée de l'empereur Qin, dans un endroit tenu secret et en présence de rares témoins lors d'une performance intitulée Earth Ceremony. Le lieu d'enfouissement ne sera révélé qu'en 2030 lors de l'excavation du site, 2030 marquant la date où le déséquilibre démographique entre les deux sexes atteindra son paroxysme en Chine.

Prune Nourry, Terracotta Daughters, Crossing The Line Festival (FIAF) & China Institute, New York City, September 2014

Prune Nourry, Terracotta Daughters, Crossing The Line Festival (FIAF) & China Institute, New York City, September 2014

La visite de Contemporary Archeology nous permet de découvrir les sculptures des huit fillettes en terre cuite à l'origine des Terracotta Daughters. Deux répliques en bronze de celles-ci figurent aussi dans l'exposition et ont peut également se familiariser avec le processus créatif de l'artiste.

Dans la cour qui mène à la galerie, le visiteur est accueilli par un buste imposant. Il s'agit d'un visage sculpté dont la surface, fissurée de toutes parts, rappelle la fragilité et l'usure que le passage du temps et la force des éléments infligent à l'objet archéologique. Les craquelures du "crâne" exposé font penser au dessin d'une mappemonde sur un globe terrestre...  D'emblée Prune Nourry brouille la frontière entre l'artéfact et l'oeuvre d'art, entre le passé et le présent, entre l'ancien et le contemporain...

Cracked Head, Prune Nourry, 2016

Cracked Head, Prune Nourry, 2016

Une fois dans la galerie, les fillettes nous font face en deux rangs symétriques. Elles sont habillées en tenue traditionnelle d'écolière, petit foulard de pionnières noué autour du cou, et ont chacune une individualité qui leur est propre...  Les sculptures sont grandeur nature et leurs yeux, dont seul le contour est dessiné (la pupille, l'iris et les cils sont absents), rappellent ceux des guerriers de X'ian.

Une grande photographie montée sur un caisson lumineux orne la paroi du fond. La photo documente la "chambre funéraire" des Terracotta Daughters avant que celles-ci ne soient ensevelies.

Photographiée de nuit, l'image est mystérieuse. Une brume épaisse obscurcit la composition et nous empêche de discerner l'étendue du mausolée. Le site archéologique, créé de toute pièce par Prune Nourry, se démarque nettement des gratte-ciels ultra-modernes que l'on voit à l'arrière plan, certains encore en construction comme en atteste la présence d'une grue. Le paysage urbain au sein duquel vont ressurgir les fillettes en 2030 sera certainement bien différent de celui de leur enfouissement.

Contemporary Archeology (Night), 2016. Photographie montée sur caisson lumineux, 200 x 132 x 8 cm. Image courtesy Galerie Daniel Templon

Contemporary Archeology (Night), 2016. Photographie montée sur caisson lumineux, 200 x 132 x 8 cm. Image courtesy Galerie Daniel Templon

Derrière la paroi, sont exposées des répliques de têtes des Terracotta Daughters. Le visiteur foule la terre et inscrit ainsi l'empreinte de son passage qu'il ajoute aux traces laissées par ceux qui l'ont précédé. Une video de l'enfouissement du site est projetée sur un remblai où image et matière se confondent.

Dans une pièce adjacente, on peut observer les différents moules et outils de création des sculptures. L'installation intitulée L'Atelier (2016) fait à la fois allusion au système de catalogage et d'archivage des fragments archéologiques et à l'atelier de la sculptrice. Un effet d'optique surprenant floutte les frontières entre les volumes convexes et concaves et donne l'impression que les visages vont à tout moment ressurgir des moules exposés.

Giant Head (Mold), Bronze, white patina, marble effect, beech laths, 2016.

Giant Head (Mold), Bronze, white patina, marble effect, beech laths, 2016.

La démarche de Prune Nourry est protéiforme. Comme elle l'explique: “je suis vraiment mon intuition, si quelque chose m’inspire, m’intrigue (...) je vais aller vers ça mais sans forcément savoir vers où ça va me mener. Parfois le projet va être un peu comme un arbre où les racines vont être toute la recherche, pour ensuite pouvoir donner lieu à un tronc qui va être le projet ephémère. Ensuite, les branches vont être les oeuvres issues de ce projet, mais ça peut partir dans plein de directions."

A l'issue de la visite, on recroise le buste craquelé du départ et on ne peut que se remémorer que l'archéologie a pour objectif d'exhumer l'empreinte du passé gravée dans la matière. Libre à nous d'imaginer l'empreinte que les années passées sous terre laisseront sur les Terracotta Daughters... Verdict en 2030.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir, 250 statues en terracotta de X'ian sont exposées jusqu'au 23 avril à la Gare des Guillemins à Liège dans l'exposition L'armée Terracotta: L'héritage de l'Empereur Chinois Eternel.

 

Galerie Daniel Templon, Rue Veydt, 13A, B-1060, Bruxelles. Jusqu'au 4 mars 2017.