Alice Neel, 'Alice Neel in New Jersey and Vermont', Galerie Xavier Hufkens

Les plaques minéralogiques américaines varient d’un état à l’autre et mettent en avant les caractéristiques de chacun des états qu’elles représentent. Celles du Vermont vantent le "Green Mountain State". Réputé pour sa nature verdoyante et ses montagnes vertes, c’est dans cet état, situé au nord-est des Etats-Unis, à quelques heures de route de New York où elle résidait, que la peintre américaine Alice Neel (1900-1984) allait se ressourcer.

L’exposition que lui consacre la galerie Xavier Hufkens s’intitule Alice Neel in New Jersey and Vermont et regroupe des tableaux peints loin de la frénésie de "la ville qui ne dort jamais". Si l’exposition reçoit en ses murs les membres de la famille de l’artiste et quelques uns de ses proches, elle nous donne aussi à voir un pan méconnu de son œuvre: ses paysages bucoliques et champêtres et ses natures mortes.

  Alice Neel in New Jersey and Vermont,  vue d’exposition, Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: galerie Xavier Hufkens

Alice Neel in New Jersey and Vermont, vue d’exposition, Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: galerie Xavier Hufkens

Alice Neel est incontestablement l’une des portraitistes majeures de son temps. Au cours de ses soixante ans de carrière, elle se consacre à l'art du portrait et choisit de raconter le monde dans lequel elle vit et d’explorer, à la manière de Balzac, "la comédie humaine" au moment où la scène artistique new-yorkaise est dominée par l’abstraction. Ses portraits combinent expressionnisme et réalisme et sont aux antipodes de l’expressionnisme abstrait, du minimalisme et du conceptualisme qui règnent en maîtres à l’époque.

Elle peint le quotidien, les "vrais gens". Les regards, les imperfections du corps, les poses racontent un instant, une rencontre, une vie. Rarement sereins, ses portraits sont toujours mémorables. Marginalisée (et desservie par ses problèmes psychiatriques et ses accointances communistes) voire ignorée de son vivant, Alice Neel crée dans l’ombre de ses homologues masculins et, à l’instar de nombreuses femmes artistes de sa génération, peine à trouver sa place sur la scène artistique. La reconnaissance sonne à sa porte tardivement. En 1974, c’est la consécration: le prestigieux Whitney Museum of American Art lui accorde la toute première rétrospective offerte à une artiste femme. Bien qu’encensée par la critique à la fin de sa vie, le succès de celle que l’on considère aujourd’hui comme l’une des chroniqueuses de l’évolution de la société américaine du 20ème siècle, est essentiellement posthume.

  Alice Neel in New Jersey and Vermont , Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: Galerie Xavier Hufkens

Alice Neel in New Jersey and Vermont, Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: Galerie Xavier Hufkens

Anonymes, émigrés, cubains, portoricains, intellectuels, artistes, amis, amants.... se succèdent dans son atelier. Ses rencontres font partie intégrante de son art. L’exposition que nous propose la galerie Xavier Hufkens a été conçue en collaboration avec Jeremy Lewison, le conseiller auprès de la succession d’Alice Neel (The Estate of Alice Neel), et met en avant des œuvres plus confidentielles. Contrairement aux tableaux peints dans son studio new-yorkais, les tableaux du New Jersey et du Vermont sont souvent peints en plein air et la couleur verte sert de fil rouge à l’accrochage.

Une de ses belles-filles, flanquée de ses deux nourrissons, nous accueille... Les mêmes jumelles, croquées sur le vif quelques années plus tard, nous observent. Dans la salle suivante, c’est son autre belle-fille, et sa petite-fille qui entrent dans notre ligne de mire.

Du bout de son pinceau, Alice Neel ébauche ses toiles par un dessin au contour. Elle définit, délimite et trace la silhouette de ses modèles avant d’en peaufiner le portrait par touches de couleurs rapides et presqu’instinctives. Ses tableaux subliment l’interaction émotionnelle qu’elle tisse avec le sujet qui la regarde droit dans les yeux et nous interpelle. Certaines des œuvres paraissent inachevées, comme si Alice Neel donnait au visiteur le loisir de "compléter" à sa guise les parties de la toile laissées vierges.

Alice Neel in “Untitled” by Hartley Neel (Source: Nowness)

Les portraits de ses fils, Hartley et Richard Neel, se font face. Le premier enfourche sa motocyclette et semble prêt à s’aventurer en dehors du cadre de la toile tandis que le second, drapé dans une serviette de bain, semble vouloir reculer vers l’arrière-plan du tableau. L’envie nous prend de lire les deux œuvres comme un document psychologique...

  Alice Neel in New Jersey and Vermont , Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: Galerie Xavier Hufkens

Alice Neel in New Jersey and Vermont, Galerie Xavier Hufkens, vue d’exposition. Image courtesy: Galerie Xavier Hufkens

Si les natures mortes et les paysages sont intéressants et chargés eux aussi d'émotion, on ne peut s’empêcher de penser que c’est dans la pratique du portrait que cette artiste hors-pair excellait.

Alice Neel in New Jersey and Vermont permet de se (re)familiariser avec la démarche de cette artiste qui, contre vents et marées, n’a eu de cesse de représenter les différentes facettes de notre humanité commune.


Alice Neel, ‘Alice Neel in New Jersey and Vermont’, Galerie Xavier Hufkens, 6 rue Saint-Georges, B-1050, Bruxelles, Belgique. Jusqu’au 8 décembre 2018.

Copyright © 2018, Zoé Schreiber 

'Shaping Light - curated by Albert Baronian', Fondation CAB

Communiqué de presse de l’exposition ‘Shaping Light - curated by Albert Baronian’ à la Fondation CAB (Bruxelles)

 Mekhitar Garabedian,  Il n’y a pas de victoire … from  Les Carabiniers  (1963), neon, 55 x 5 cm, 2014. Copyright and courtesy of the Artist and Galerie Albert Baronian

Mekhitar Garabedian, Il n’y a pas de victoire… from Les Carabiniers (1963), neon, 55 x 5 cm, 2014. Copyright and courtesy of the Artist and Galerie Albert Baronian

Pour commémorer les 45 ans d'existence de sa galerie, Albert Baronian a le plaisir de vous présenter, à la Fondation CAB, une exposition collective autour du thème du néon.

Intitulée Shaping Light et organisée dans le cadre du programme de collaboration de la Fondation CAB, l’exposition illustre comment la dizaine d’artistes conviés s’est emparée du néon pour donner forme à la lumière, pour la dessiner, la sculpter et reconfigurer l’espace. Subjectif et non-exhaustif, le parcours confronte des oeuvres historiques avec les propositions d'artistes qui utilisent ce médium séduisant dans certains aspects de leur pratique.

A l’origine cantonnés aux panneaux publicitaires, le néon et les tubes luminescents font aujourd’hui partie intégrante de l’espace urbain et de la psyché contemporaine et permettent aux plasticiens de mettre en avant leurs démarches tant spatiales, conceptuelles, linguistiques, abstraites que figuratives ou engagées.

Détournés de leur fonction signalétique originelle, le néon et les tubes luminescents s’imposent dans l’art à partir de 1960. Les artistes minimalistes et conceptuels se les approprient, les utilisent comme véhicule de recherches esthétiques et élargissent ainsi le champ traditionnel de l’art. Le néon devient l’un des supports de leur réflexion sur le statut de l’œuvre d’art et sa dématérialisation.

  Shaping Light  - curated by Albert Baronian, vue d’installation, Fondation CAB. Dan Flavin, Joseph Kosuth, Tracey Emin Photo credit: Isabelle Arthuis

Shaping Light - curated by Albert Baronian, vue d’installation, Fondation CAB. Dan Flavin, Joseph Kosuth, Tracey Emin
Photo credit: Isabelle Arthuis

La pulsation de la lumière permet à Dan Flavin et à François Morellet de transformer notre perception de l’espace et de l’architecture. Leurs abstractions géométriques mobilisent l’éclairage brut qui, d’élément scénographique, devient objet sculptural.

Utilisés en "ready-made", tels qu’ils sont manufacturés, les tubes fluorescents industriels de Dan Flavin ne se cantonnent plus au simple éclairage de surfaces commerciales ou d’usines: installés in situ, les tubes au rendu de couleur rose, jaune, rouge, blanche, bleue ou verte envahissent l’espace et entourent le spectateur d’un halo quasi mystique.

Mathématicien de formation, François Morellet place la répétition de motifs géométriques (lignes, cercles, carrés) au centre de son travail et élabore ses compositions à la fois graphiques et dépouillées selon un protocole rigoureux rejetant toute subjectivité.

Mario Merz, figure de proue du mouvement italien Arte Povera, s’empare également du matériau dit "pauvre" qu’est le néon pour l’intégrer dans ses sculptures et installations: il électrifie le revers d’une veste et retranscrit une suite de nombres (la suite de Fibonacci) dont les chiffres éclairent les parois d’igloos.

Le néon imite la souplesse d'un trait de pinceau chez Keith Sonnier qui se distingue de ses contemporains en associant tissus, objets trouvés et autres matériaux de récupération à ses installations lumineuses sensuelles et colorées. L’incorporation de panneaux métalliques ou en verre lui permet de moduler la lumière, de la réfléchir ou de la réfracter.

Pour d’autres artistes, le néon des slogans publicitaires redevient bavard: il nous interpelle mais au lieu de nous inciter à consommer, devient le terrain de jeu privilégié d’artistes conceptuels comme Joseph Kosuth et Bruce Nauman.

Joseph Kosuth brouille les pistes entre le mot et l’énoncé, le signifié et le signifiant, la forme et le texte. Ce que l’on voit et ce qui est énoncé forme un ensemble. Bruce Nauman manipule lui aussi le langage. Le clignotement du néon fait danser et anime lettres et personnages dans une partition toute en couleur.

  Shaping Light  - curated by Albert Baronian, vue d’installation, Fondation CAB. David Brognon & Stéphanie Rollin, Bruce Nauman, Marie José Burki Photo credit: Isabelle Arthuis

Shaping Light - curated by Albert Baronian, vue d’installation, Fondation CAB. David Brognon & Stéphanie Rollin, Bruce Nauman, Marie José Burki
Photo credit: Isabelle Arthuis

Le tube lumineux se tord et offre aux artistes qui le façonnent la possibilité de tracer des lignes scintillantes qui se déploient, entre dessin et sculpture, dans l’espace d’exposition ou à même un mur. D’onde insaisissable et immatérielle, la lumière devient substance malléable.

D’aucuns lui font "dire" des pensées plus personnelles ou intimes, les murs sont exploités à la manière d’une page où défilent des phrases. Puisqu’il s’agit d’écriture, la typographie devient un élément déterminant. Les courbes tracées imitent la graphie de l’artiste chez Tracey Emin, Mekhitar Garabedian et Marie José Burki. Les artistes utilisent le néon pour se raconter, pour citer ou attirer notre attention sur la poésie de certains mots.

Abstraits de prime abord, les néons de David Brognon & Stéphanie Rollin s’inspirent de la chiromancie et reproduisent le tracé de la ligne de vie de toxicomanes et celui de la ligne de cœur de personnes mariées de force. Le duo d’artistes exploite lui aussi la malléabilité de la lumière.

Alain Séchas quant à lui choisit de donner la priorité au dessin, son medium de prédilection. Il harponne notre regard avec le néon de son avatar félin, "décalé" et espiègle, de la Marilyn (Monroe).

  Shaping Light  - curated by Albert Baronian, vue d’installation, Fondation CAB. Dan Flavin, David Brognon & Stéphanie Rollin Photo credit: Isabelle Arthuis

Shaping Light - curated by Albert Baronian, vue d’installation, Fondation CAB. Dan Flavin, David Brognon & Stéphanie Rollin
Photo credit: Isabelle Arthuis

La lumière, naturelle ou artificielle, est intimement liée à l’art. Comme en témoigne son omniprésence sur les foires d’art contemporain, la lumière électrique est "branchée" mais aussi incontournable et permet aux artistes de donner libre cours à leur créativité.


Shaping Light - curated by Albert Baronian: David Brognon & Stéphanie Rollin, Marie José Burki, Tracey Emin, Dan Flavin, Mekhitar Garabedian, Joseph Kosuth, Mario Merz, François Morellet, Bruce Nauman, Alain Séchas, Keith Sonnier.
Fondation CAB, 32-34 rue Borrens, B-1050, Bruxelles, Belgique. Jusqu’au 15 décembre 2018. Ouvert du mercredi au samedi (14-18h), entrée gratuite.


Copyright © 2018, Zoé Schreiber 


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'La poursuite des choses évidentes', Brasserie Atlas

Au détour d’une rue résidentielle de la commune d’Anderlecht, se dresse une longue bâtisse en brique surmontée d’une tour de style Art Déco dont la plupart des vitres de façade sont brisées.

A première vue abandonné, ce site délabré abrite les anciens locaux de la Brasserie Atlas. La friche industrielle est investie par le collectif d’artistes En Silence qui nous invite à découvrir, sur rendez-vous et ce jusqu’au 11 novembre prochain, leur "artist-run-space" insolite et nous propose une exposition de groupe intitulée La poursuite des choses évidentes… Compte-rendu d’une balade hors des sentiers battus!

Erigé entre 1913 et 1924, le bâtiment classé monument historique de la Brasserie Atlas est l’un des derniers témoins du passé brassicole bruxellois. Si la capitale belge se targuait au 19ème siècle de près de 90 brasseries, ce patrimoine architectural a de nos jours presque entièrement disparu ou a été réhabilité en bureaux, en logements ou en pôles culturels à l’instar du WIELS, du BRASS et du MIMA (Millennium Iconoclast Museum of Art) pour ne citer qu’eux.

L’occupation artistique provisoire de la Brasserie Atlas est le fruit du hasard. Il y a deux ans, alors qu’ils sont à la recherche d’espaces d’ateliers, Jonas Meier et Antoine Jacqz (deux des membres fondateurs du collectif En Silence) tombent littéralement sur l’ancienne brasserie et apprennent, coïncidence du calendrier, que l’immense bâtiment, vient de se libérer de ses occupants (de 1980 à 2016, la Brasserie Atlas sert de dépôt-vente de meubles et de logement à la communauté La Poudrière Emmaüs). Avec l’aval du nouveau propriétaire, et en attendant la reconversion imminente du lieu en complexe résidentiel, ils décident de s’y établir en compagnie de la dizaine de jeunes artistes belges, français et suisses qui compose le collectif.

 La tour de l’ancienne Brasserie Atlas, "artist-run-space" à Anderlecht.  Photo: Zoé Schreiber

La tour de l’ancienne Brasserie Atlas, "artist-run-space" à Anderlecht.
Photo: Zoé Schreiber

Depuis lors, dans cet espace archi brut, vaste laboratoire créatif et expérimental de plus de 15 000 mètres carrés, le collectif En Silence organise des expositions, des projections, des concerts, des conférences et des résidences. La fermeture définitive de ce lieu alternatif est programmée à l’été 2019 et la visite de La poursuite des choses évidentes constitue de ce fait l’une des dernières opportunités de s’aventurer dans cet endroit unique.

Pour la première fois, les membres du collectif et les plasticiens invités à exposer à leurs côtés ont aussi investi la tour principale de la Brasserie Atlas. La visite est quelque peu "sportive": l’espace de la tour fait à lui seul 9 000 mètres carrés et les 7 étages sont à gravir sans ascenseur. Bien que sécurisés, certains passages sont étroits et les 2ème et 3ème étages, qui hébergeaient autrefois d’énormes cuves de brassage, sont traversés par des découpes circulaires à la Gordon Matta-Clark. Le bâtiment n’est pas isolé et le froid et le ruissellement de la pluie s’y invitent par journées hivernales et pluvieuses... Frileux, claustrophobes, personnes à mobilité réduite ou atteintes de vertiges, s’abstenir! En revanche, pour les plus téméraires, aller à la découverte de ce joyau brut de l’architecture industrielle bruxelloise et des œuvres conceptuelles et radicales des 12 artistes présentés, est une expérience à ne pas manquer.

Les plasticiens se sont emparés des impressionnants volumes de ce lieu unique avec ingéniosité, poésie et une grande économie de moyens. La poursuite des choses évidentes présente des interventions réalisées in situ et des sculptures, des installations vidéos et sonores, des photographies et des dessins. Toutes les œuvres ont été réalisées spécialement pour l’exposition et entrent en résonnance avec l’architecture et l’histoire de la Brasserie Atlas.

La visite commence au sous-sol, au sortir d’un long tunnel souterrain. Une maquette en béton de la tour, signée Clara van der Belen, nous accueille et éclaire la pénombre de la première pièce. En désolidarisant les néons du plafond et en les disposant au ras du sol, Nicolas Bourthoumieux transforme complètement notre perception de l’espace. Tom Rider & Delphine Wibaux relient quant à eux un récepteur de fréquences radio à une cuve de brassage qui se transforme en énorme caisse de résonance et amplifient ainsi le vrombissement du silence ("white noise").

Si d’aucuns explorent les propriétés physiques du bâtiment, d’autres artistes évoquent les présences (tant humaines qu’animales) qui l’ont traversé. Salomé Boltoukhine et Julien Dumond ont condamné l’une des fenêtres avec un grillage anti-pigeons et appellent les insectes à investir le lieu en les attirant vers le point lumineux d’une lampe, allumée 24h/24, qui renvoie aux villages reculés du Laos, référencés dans deux vidéos et une photo. Nancy Moreno évoque elle aussi, d'un trait stylisé, la présence de pigeons que l’on devine habitués des lieux. Douglas Eynon recouvre de cire les traces circulaires laissées au sol par l’accumulation de bidons de bière et créé des portes-manteaux en céramique à l’effigie des ouvriers de la brasserie. Les paysages naturels de l’installation vidéo de Jonas Meier accentuent l’aridité de l’architecture brutaliste ambiante. Les images projetées migrent d’un écran à l’autre sur fond d’une bande sonore atmosphérique.

La visite de l’exposition réserve bien d’autres surprises et la sculpture filiforme et monumentale d’Antoine Jacqz, un paratonnerre long de plus de 35 mètres dont la pointe s’étend du toit au sous-sol de la tour, sert, tant au sens propre qu’au figuré, de "fil conducteur" à La poursuite des choses évidentes.

La poursuite des choses évidentes: une exposition à la Brasserie Atlas avec Antoine Jacqz, Clara van der Belen, Nicolas Bourthoumieux, Jonas Meier, Julien Dumond, Salomé Boltoukhine, Douglas Eynon, Tom Rider & Delphine Wibaux, Gijs Milius, Claude Cattelain, Nancy Moreno, Régis Joncteur Monrozier, Brasserie Atlas, 15 rue du Libre Examen, B-1070 Anderlecht, Belgique. Jusqu’au 11 novembre 2018. Visite sur rendez-vous du mercredi au dimanche.

Plus d’information: http://www.en-silence.be/la-poursuite-des-choses-%C3%A9videntes.html


Copyright © 2018, Zoé Schreiber 

Chris Marker, 'Memories of the Future', BOZAR

 Chris Marker,  Memories of the Future , vue d’exposition, BOZAR. Photo: Zoé Schreiber

Chris Marker, Memories of the Future, vue d’exposition, BOZAR. Photo: Zoé Schreiber

C’est une constellation de photographies et de vidéos qui ouvre Memories of the Future, la rétrospective que consacre BOZAR à Chris Marker (1921-2012).

Glanés au gré de ses voyages aux quatre coins de la planète, ces documents photographiques et filmiques nous emmènent de sa France natale à Cuba, d’Israël à la Corée, de la Sibérie au Japon, des Etats-Unis à la Guinée en passant par l’Islande, et attestent d'entrée de jeu de la curiosité insatiable du “plus connu des cinéastes inconnus.”

Personnage discret et secret aux multiples facettes et casquettes, Christian Bouche-Villeneuve dit Chris Marker échappe à toute catégorisation. Le parcours de l'exposition, à la fois chronologique et thématique, repose sur ses archives personnelles et relève un défi: résumer l’œuvre prolifique et protéiforme de celui qui, de son vivant, a non seulement été cinéaste, photographe, archiviste, monteur et éditeur mais aussi écrivain, résistant, militant, informaticien et musicien. Le volet parisien de la rétrospective, que d'aucuns d'entre vous ont peut-être vu au printemps dernier à la Cinémathèque Française, s’intitulait d'ailleurs Les 7 vies d’un cinéaste en référence à la multiplicité de ses champs d'activité mais aussi en guise de clin d'œil au chat Guillaume-en-Egypte, l’alter ego félin du plasticien cinéaste.

Memories of the Future illustre comment, tout au long de sa carrière, Chris Marker n’a eu de cesse d’interroger notre relation aux images, au temps, à l’histoire et à la mémoire.

La visite de la rétrospective est dense, voire ardue et nécessite temps et concentration. Si la profusion des documents présentés en découragera certains, elle titillera sans aucun doute la curiosité de visiteurs plus avertis. Trois de ses films sont projetés: deux courts-métrages, La Jetée (1962) et Les statues meurent aussi (1963) et un long-métrage, Le fond de l’air est rouge (1977). Une salle évoque le joyeux capharnaüm de son atelier et met en évidence sa fascination pour les nouvelles technologies dont il n’a eu de cesse de repousser les limites techniques, préfigurant en visionnaire notre ère digitale ultra-connectée.

Chris Marker est l’un des pionniers du "film-essai", un genre cinématographique hybride, au confluent du documentaire et de la fiction. Ce genre s'inspire de la tradition de l'essai littéraire qui a vu le jour au 16ème siècle sous la plume de Montaigne. Pour citer l’historienne de l’art Véronique Terrier Hermann: "L[e film-essai] fonctionne comme une réflexion sur le monde à partir d’une remise en forme du réel." Les films de Chris Marker articulent une pensée à travers l’usage de matériaux audiovisuels préexistants et d’autres qu’il crée. Le son et le commentaire (récité en voix off par exemple), les effets de montage et l’incorporation de photographies, d’images d’archives et de citations font partie intégrante de son vocabulaire artistique. Sa démarche s’apparente à un savant “bricolage” et plusieurs générations de réalisateurs et d'artistes s’en sont inspirés, à l’instar de Francis Ford Coppola, de Terry Gilliam, d’Harun Farocki, de Renée Green, de John Akomfrah et de Hito Steyerl pour ne citer qu’eux.

Dans La Jetée, film culte s’il en est, que Chris Marker réalisa en collaboration avec son confrère et compatriote Alain Resnais, il s’essaye à la science-fiction et, par le biais d’images fixes, explore le lien entre cinéma et photographie et les possibilités narratives qu’offre le photo-roman. Le court-métrage fait référence à Vertigo d’Alfred Hitchcock et raconte le voyage dans le temps d’un homme dans un monde post-apocalyptique. “Rien ne distingue les souvenirs des autres moments : ce n'est que plus tard qu'ils se font reconnaître, à leurs cicatrices” déclame le narrateur en voix off.

Les statues meurent aussi (également réalisé aux côtés d’Alain Resnais) est un documentaire anticolonialiste qui questionne le discours européen sur "l’art nègre" et qui sera censuré à sa sortie pendant onze longues années. Les questions que soulève le film restent d’actualité comme en témoignent aujourd’hui les débats sur la restitution des biens culturels à l’Afrique et sont particulièrement pertinentes à la veille de la réouverture, le 8 décembre prochain, du Musée royal de l’Afrique Centrale à Tervuren. 

L’engagement politique marqué à gauche de Chris Marker est mis en exergue tout au long de l’exposition. Toujours à l'affut, il était un artiste engagé et l’un des chroniqueurs les plus importants du 20ème siècle. Mai 68, la révolution cubaine, la décolonisation et les mouvements d’indépendance, la mort de Staline, l’assassinat de Salvator Allende au Chili, la contestation contre la guerre du Vietnam... sont documentés et analysés par le "troisième œil" que constitue sa caméra, et ce notamment dans Le fond de l'air est rouge. Le long métrage (4 heures) retrace et tente d’analyser l’ascension puis le déclin des luttes révolutionnaires qui ont secoué le monde de 1966 à 1977.

Memories of the Future permet de se plonger dans le travail de l’un des architectes de l’entrée du cinéma dans l’art. A l’heure où le prix Marcel Duchamp vient d’être décerné au vidéaste Clément Cogitore et où, pour la toute première fois dans l’histoire du Turner Prize (équivalent britannique du prestigieux prix français), les jurés du Prix n’ont sélectionné que des artistes vidéos, l'image en mouvement a le vent en poupe et s’impose comme étant l’un des médiums majeurs de l’art contemporain.

Ce qui frappe à l’issue de la visite de Memories of the Future, c’est l'intemporalité du regard de Chris Marker et de sa réflexion sur le flux, la puissance et la fabrication des images. Comme il l’explique à propos de son approche de la photographie mais, cela pourrait, à mon sens, également s’appliquer à ses films et autres pratiques: "La photo, c'est la chasse. C'est l'instinct de chasse sans l'envie de tuer. C'est la chasse des anges… On traque, on vise, on tire et clac ! au lieu d'un mort, on fait un éternel.”



Chris Marker, Memories of the Future, BOZAR, Rue Ravenstein 23, B-1000 Bruxelles, Belgique. Jusqu’au 6 janvier 2018.

Turner Prize 2018: Forensic Architecture, Naeem Mohaiemen, Charlotte Prodger, Luke Willis Thompson, Tate Modern, Bankside, London SE1 9TG, Royaume-Uni. Jusqu’au 6 janvier 2018.



À vos agendas!

Copyright © 2018, Zoé Schreiber