Chris Marker, 'Memories of the Future', BOZAR

 Chris Marker,  Memories of the Future , vue d’exposition, BOZAR. Photo: Zoé Schreiber

Chris Marker, Memories of the Future, vue d’exposition, BOZAR. Photo: Zoé Schreiber

C’est une constellation de photographies et de vidéos qui ouvre Memories of the Future, la rétrospective que consacre BOZAR à Chris Marker (1921-2012).

Glanés au gré de ses voyages aux quatre coins de la planète, ces documents photographiques et filmiques nous emmènent de sa France natale à Cuba, d’Israël à la Corée, de la Sibérie au Japon, des Etats-Unis à la Guinée en passant par l’Islande, et attestent d'entrée de jeu de la curiosité insatiable du “plus connu des cinéastes inconnus.”

Personnage discret et secret aux multiples facettes et casquettes, Christian Bouche-Villeneuve dit Chris Marker échappe à toute catégorisation. Le parcours de l'exposition, à la fois chronologique et thématique, repose sur ses archives personnelles et relève un défi: résumer l’œuvre prolifique et protéiforme de celui qui, de son vivant, a non seulement été cinéaste, photographe, archiviste, monteur et éditeur mais aussi écrivain, résistant, militant, informaticien et musicien. Le volet parisien de la rétrospective, que d'aucuns d'entre vous ont peut-être vu au printemps dernier à la Cinémathèque Française, s’intitulait d'ailleurs Les 7 vies d’un cinéaste en référence à la multiplicité de ses champs d'activité mais aussi en guise de clin d'œil au chat Guillaume-en-Egypte, l’alter ego félin du plasticien cinéaste.

Memories of the Future illustre comment, tout au long de sa carrière, Chris Marker n’a eu de cesse d’interroger notre relation aux images, au temps, à l’histoire et à la mémoire.

La visite de la rétrospective est dense, voire ardue et nécessite temps et concentration. Si la profusion des documents présentés en découragera certains, elle titillera sans aucun doute la curiosité de visiteurs plus avertis. Trois de ses films sont projetés: deux courts-métrages, La Jetée (1962) et Les statues meurent aussi (1963) et un long-métrage, Le fond de l’air est rouge (1977). Une salle évoque le joyeux capharnaüm de son atelier et met en évidence sa fascination pour les nouvelles technologies dont il n’a eu de cesse de repousser les limites techniques, préfigurant en visionnaire notre ère digitale ultra-connectée.

Chris Marker est l’un des pionniers du "film-essai", un genre cinématographique hybride, au confluent du documentaire et de la fiction. Ce genre s'inspire de la tradition de l'essai littéraire qui a vu le jour au 16ème siècle sous la plume de Montaigne. Pour citer l’historienne de l’art Véronique Terrier Hermann: "L[e film-essai] fonctionne comme une réflexion sur le monde à partir d’une remise en forme du réel." Les films de Chris Marker articulent une pensée à travers l’usage de matériaux audiovisuels préexistants et d’autres qu’il crée. Le son et le commentaire (récité en voix off par exemple), les effets de montage et l’incorporation de photographies, d’images d’archives et de citations font partie intégrante de son vocabulaire artistique. Sa démarche s’apparente à un savant “bricolage” et plusieurs générations de réalisateurs et d'artistes s’en sont inspirés, à l’instar de Francis Ford Coppola, de Terry Gilliam, d’Harun Farocki, de Renée Green, de John Akomfrah et de Hito Steyerl pour ne citer qu’eux.

Dans La Jetée, film culte s’il en est, que Chris Marker réalisa en collaboration avec son confrère et compatriote Alain Resnais, il s’essaye à la science-fiction et, par le biais d’images fixes, explore le lien entre cinéma et photographie et les possibilités narratives qu’offre le photo-roman. Le court-métrage fait référence à Vertigo d’Alfred Hitchcock et raconte le voyage dans le temps d’un homme dans un monde post-apocalyptique. “Rien ne distingue les souvenirs des autres moments : ce n'est que plus tard qu'ils se font reconnaître, à leurs cicatrices” déclame le narrateur en voix off.

Les statues meurent aussi (également réalisé aux côtés d’Alain Resnais) est un documentaire anticolonialiste qui questionne le discours européen sur "l’art nègre" et qui sera censuré à sa sortie pendant onze longues années. Les questions que soulève le film restent d’actualité comme en témoignent aujourd’hui les débats sur la restitution des biens culturels à l’Afrique et sont particulièrement pertinentes à la veille de la réouverture, le 8 décembre prochain, du Musée royal de l’Afrique Centrale à Tervuren. 

L’engagement politique marqué à gauche de Chris Marker est mis en exergue tout au long de l’exposition. Toujours à l'affut, il était un artiste engagé et l’un des chroniqueurs les plus importants du 20ème siècle. Mai 68, la révolution cubaine, la décolonisation et les mouvements d’indépendance, la mort de Staline, l’assassinat de Salvator Allende au Chili, la contestation contre la guerre du Vietnam... sont documentés et analysés par le "troisième œil" que constitue sa caméra, et ce notamment dans Le fond de l'air est rouge. Le long métrage (4 heures) retrace et tente d’analyser l’ascension puis le déclin des luttes révolutionnaires qui ont secoué le monde de 1966 à 1977.

Memories of the Future permet de se plonger dans le travail de l’un des architectes de l’entrée du cinéma dans l’art. A l’heure où le prix Marcel Duchamp vient d’être décerné au vidéaste Clément Cogitore et où, pour la toute première fois dans l’histoire du Turner Prize (équivalent britannique du prestigieux prix français), les jurés du Prix n’ont sélectionné que des artistes vidéos, l'image en mouvement a le vent en poupe et s’impose comme étant l’un des médiums majeurs de l’art contemporain.

Ce qui frappe à l’issue de la visite de Memories of the Future, c’est l'intemporalité du regard de Chris Marker et de sa réflexion sur le flux, la puissance et la fabrication des images. Comme il l’explique à propos de son approche de la photographie mais, cela pourrait, à mon sens, également s’appliquer à ses films et autres pratiques: "La photo, c'est la chasse. C'est l'instinct de chasse sans l'envie de tuer. C'est la chasse des anges… On traque, on vise, on tire et clac ! au lieu d'un mort, on fait un éternel.”



Chris Marker, Memories of the Future, BOZAR, Rue Ravenstein 23, B-1000 Bruxelles, Belgique. Jusqu’au 6 janvier 2018.

Turner Prize 2018: Forensic Architecture, Naeem Mohaiemen, Charlotte Prodger, Luke Willis Thompson, Tate Modern, Bankside, London SE1 9TG, Royaume-Uni. Jusqu’au 6 janvier 2018.



À vos agendas!

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